La Nature de l’attitude de l’Imam et celle de l’attitude de Muawiya face au conflit

Dès le début, il y avait dans la nature de l’attitude de l’Imâm – qui représentait la ligne de l’Appel islamique – et celle de l’attitude de Muawiya – qui incarnait la ligne de la déviation – de quoi imposer le résultat auquel le conflit entre les deux hommes a abouti. ([1])

Pour traiter de la nature du conflit entre l’Imâm et Muawiya, il y a plusieurs indications et points qu’il faut prendre en considération:

1- L’attitude de l’Imâm ‘Ali face au conflit (avec Muawiya) et aux équivoques de ses circonstances consistait à s’attaquer à Muawiya pour le liquider politiquement. Donc, alors que l’Imâm ‘Ali était, dans ce conflit, en position d’offensive, Muawiya se trouvait sur la défensive.

En effet, lorsque l’Imâm a pris la responsabilité du pouvoir de l’Etat islamique, il s’est considéré directement et personnellement chargé de mettre fin à la scission et aux tentatives de révolte illégale provoquée par Muawiya et la ligne Omayyade «qui ont usurpé le pouvoir et qu’on peut qualifier de Tulaqâ’» ([2]) ainsi que par «leurs descendants et tous ceux qui ont gardé une attitude belliqueuse et hostile à l’égard de l’Islam et qui ne s’y étaient convertis que par crainte et hypocrisie. ([3])

La mission d’extirper ce schisme du corps de la Umma islamique était donc impérative pour l’Imâm. Elle constituait le problème le plus pressant qu’il devait résoudre. Ainsi, lorsqu’il a fixé sa capitale en Iraq et y a consolidé sa base populaire, son premier objectif politique était de mobiliser cette base sur laquelle il s’appuyait pour gouverner, et de liquider par la suite la scission illégitime que Muawiya avait provoquée au sein de la nation islamique. En revanche, le seul souci de Muawiya était de bien conserver Damas et de consacrer sa séparation des autres parties de la Umma islamique.

Cette vérité doit nous inciter à être conscients de la grande différence dans la nature des deux attitudes et de l’influence qu’elle exerce sur la nature du conflit. L’Imâm ‘Ali était dans la situation d’un commandant qui donne l’ordre à son armée de s’expatrier en vue de livrer une bataille – offensive – pour laquelle elle n’a d’autre motivation que celle de faire régner le Message islamique. Car les Irakiens qui composaient l’armée de l’Imâm, n’étaient pas affectés, dans leurs intérêts par la séparation de Damas, et n’avaient rien de particulier contre les habitants de cette Province.

De ce fait, il fallait qu’ils fussent vraiment et fortement motivés par le Message islamique, pour livrer cette bataille, et qu’ils eussent assimilé profondément cette cause et été très conscients de son contenu et de ses dimensions, pour être à même de sacrifier leurs vies et leurs biens pour elle.

En revanche, Muawiya n’exigeait pas de son armée une telle générosité et un tel esprit de sacrifice. Il ne lui demandait ni d’occuper l’Iraq ni d’envahir le reste du monde islamique. Au contraire, il lui promettait la souveraineté et l’indépendance et à long terme, le leadership du monde islamique dont la capitale serait Damas.

La plupart de ceux qui ont combattu au côté de l’Imâm étaient des gens conscients ou presque de leur cause. Ils ont répondu aux impératifs du Message dès le début et ont senti que leur devoir islamique les obligeait à mettre fin à la scission. C’est pourquoi ils ont consenti les sacrifices qu’ils pouvaient. Ils ont livré courageusement plusieurs batailles acharnées, et ont offert à la cause islamique que l’Imâm défendait des sacrifices appréciables.

Mais inéluctablement, de tels sacrifices diminuaient progressivement, et proportionnellement au niveau de leur attachement à l’Imâm ou à celui de leur conscience de la cause. Cela vaut «notamment pour les chefs des tribus qui ont participé à la bataille, d’une part parce qu’ils vivaient sous le pouvoir de l’Etat que l’Imâm ‘Ali présidait, d’autre part parce qu’ils voulaient soutenir les Irakiens contre les gens de Damas, ou encore, parce qu’ils aspiraient à la souveraineté et à la victoire si l’Imâm ‘Ali triomphait. En outre, l’armée de ‘Ali comprenait des forces qui lui fournissaient leur appui pour sa politique sociale – soit par acquit de conscience, soit à cause de leur appartenance à certaines classes sociales». ([4])

Ce sont ces faits qui expliquent le phénomène des trahisons successives, signalées dans les rangs des combattants de l’Imâm «et dont la plus étrange était celle de son cousin ‘Abdullah Ibn ‘Abbas, suivie de celle de son frère ‘Obeidallah, lesquels ont accepté de se rallier à Muawiya à condition qu’il leur laissât ce qu’ils avaient pris de la trésorerie après l’assassinat de l’Imâm ‘Ali». ([5])

Ainsi, les deux thèses – celle de l’Imâm ‘Ali et de Muawiya – étaient inégales, tant par l’effort exigé que par la motivation nécessaire.

La première thèse demandait à l’armée de s’expatrier en vue de faire une guerre pour la cause de Dieu, la seconde demandait à l’armée de rester dans ses bases et de défendre l’indépendance de son pays sur son propre territoire.

Cette grande différence entre les deux thèses jouait un rôle important dans l’attitude des deux antagonistes.

2- L’Imâm ‘Ali devait faire face à une déviation à l’intérieur de la société islamique qu’il gouvernait, due aux circonstances et aux ambiguïtés politiques qui prévalaient avant son accession au Califat, ce qui s’ajoutait à sa responsabilité de mettre fin au schisme du monde islamique, tâche qui le préoccupait pleinement à ce moment-là.

L’Imâm ‘Ali menait donc deux batailles, l’une contre le schisme politique, l’autre contre la déviation intérieure. ([6])

Il lui fallait ainsi venir à bout des situations déviées, reprendre les biens concédés aux traîtres, combattre sans merci les pensées et les concepts déviationnistes et non conformes à la ligne islamique.

Les mesures prises par l’Imâm à cet effet ont touché quelques notables influents tels Talha et al-Zubair. Ceux-ci ont réagi en provoquant une révolte à Basra pour renverser le gouvernement de l’Imâm sous le prétexte de venger ‘Othmân.

Ainsi, alors qu’il devait s’appuyer sur toutes les forces intérieures pour mener son combat extérieur contre le schisme, l’Imâm ‘Ali était contraint de mener un combat intérieur, difficile et épuisant, pour épurer et réformer la société qu’il gouvernait et qui vivait dans des situations complexes.

En revanche, Muawiya n’avait pas à mener un combat pour le changement à l’intérieur de sa société. Au contraire, il ne faisait que renforcer les tendances qui y prévalaient. Il s’est efforcé «d’acheter les consciences, de favoriser une catégorie de citoyens au détriment d’une autre, de fermer les yeux sur l’injustice faite aux cultivateurs et commerçants, contraints de payer des impôts pour financer les visées d’une poignée de chefs de tribu dont il se servait pour réprimer tout mouvement de libération». ([7])

Il est notable – toutes les références historiques le confirment – que la province de Damas était entrée dans l’Etat islamique à la suite d’une conquête militaire et que l’Islam n’y a point pénétré profondément. De l’Islam, on n’y a retenu que le nom et les slogans. L’Islam, dans son contenu véritable n’avait pas trouvé le chemin des cœurs de ses habitants. En effet, ceux-ci vivaient encore dans les résidus antéislamiques et subissaient encore l’influence de la pensée qu’ils avaient épousée avant leur conversion à l’Islam; au point que leur état intellectuel, social et politique ne différait pas beaucoup de ce qu’ils étaient avant l’Islam.

C’est pourquoi, Muawiya ne voyait aucune contradiction entre sa thèse et ses objectifs d’une part, et la société de Damas d’autre part. Bien au contraire, celle-ci, par sa position économique, sociale, politique et intellectuelle, était toute désignée pour épouser sa thèse.

Alors que l’objectif de Muawiya consistait à fonder et à présider un «royaume-empire» n’ayant pas vraiment d’attaches religieuses, celui de l’Imâm ‘Ali était de faire face à une déviation chronique datant de l’époque du Prophète (P) et qu’il devait impérativement éliminer.

3- La position que l’Imâm occupait avant l’accession au Califat et avant qu’il n’engageât la bataille contre Muawiya, différait de celle qu’occupait Muawiya avant cette bataille.

En effet, les fidèles ont conçu, dans leur esprit, l’Imâm ‘Ali comme tout autre calife (au sens officiel du Califat) avant qu’il n’accédât au pouvoir. Cette conception consistait à ne considérer l’Imâm que comme un Compagnon vénérable qui avait rendu de nobles services du vivant du Prophète (P), tout comme n’importe quel autre Compagnon ayant rendu des services similaires.

L’Imâm ‘Ali s’est élevé contre cette tendance dès le début, et a protesté contre les résolutions de Saqîfah visant à négliger sa thèse sur le leadership intellectuel et politique et à confier le pouvoir à d’autres que lui. C’est pourquoi il s’est abstenu de prêter le serment d’allégeance à Abû Bakr durant six mois. ([8])

Mais les Musulmans résignés au fait accompli, et soumis à l’influence de la politique du pouvoir des trois premiers califes, ont persisté à appliquer à ‘Ali la conception officielle du Califat. Vu cette appréciation, beaucoup de Compagnons s’estimaient être sinon dans la même position que celle de ‘Ali, du moins, dans une position voisine.

Comme lui, ils étaient des compagnons du Prophète. Comme lui, ils avaient puisé leur savoir dans celui du Prophète. Même s’ils concédaient – dans les meilleures hypothèses – que l’Imâm était le plus dévot et le plus savant d’entre eux, la différence qui les en séparait, n’était selon eux, qu’une question de degré.

Cette situation ne prévalait pas dans la société de Damas qui ne connaissait d’autre leader que Muawiya Ibn Abî Sufian. En effet, les habitants de Damas s’étaient convertis à l’Islam sous le gouvernement du frère de Muawiya, Yazid Ibn Abî Sufian qui fut nommé par Abû Bakr, comme gouverneur. Lorsqu’il mourut, c’est son frère qui le remplaça. ([9])

Par conséquent ces habitants considéraient Muawiya avec respect et estime, puisque c’était grâce à lui et à son frère qu’ils étaient passés du polythéisme à l’Islam.

Les Omayyades ont exploité ce fait lorsqu’ils ont combattu al-Hussain qu’ils considéraient comme un hérétique, rebelle à la légalité du «pouvoir légitime». S’ils sont parvenus à s’assurer le soutien de leurs concitoyens, c’est parce qu’ils avaient constaté qu’ils pouvaient compter sur leur appui religieux. ([10])

On peut remarquer donc que les gens et les notables de Damas avaient une vision différente de celle que les Irakiens avaient de l’Imâm ‘Ali.

Cette différence dans la vision des deux communautés, de leurs imâms respectifs – Muawiya et ‘Ali – a eu pour conséquence ce qui suit: alors que ‘Ali se heurtait constamment à des avis et des opinions contradictoires de la part de ses fidèles, et souvent au refus de son point de vue, Muawiya bénéficiait de l’obéissance totale de ses sujets.

4- Le procès que faisait l’Imâm ‘Ali à Muawiya n’était pas au niveau de «la sensation» ([11]) mais de «la conscience». Or, tous les Musulmans n’étaient pas conscients.

Car «la plupart des gens comprennent la réalité sous l’influence des interprétations superficielles – qui avoisinent la sensation – basées sur des facteurs facilement perceptibles, et ne se donnent pas la peine de chercher ce qu’il y a au-delà de la réalité sensible, ni de connaître les motifs lointains, de nature missionnaire, ([12]) qui auraient contribué à la création de cette réalité». ([13])

En revanche, le procès que Muawiya fait à ‘Ali se situait au niveau de «la sensation». Or, la plupart des gens vivent l’état de «la sensation» et peu d’entre eux, celui de «la conscience» missionnaire.

L’Imâm ‘Ali disait: «Muawiya ne représentait aucune des lignes de l’Islam et de son grandiose Message. Il ne représentait que le pré islamisme (jahiliyya) de son père Abû Sufian. Il voulait saboter l’entité islamique et transformer la société islamique en une tout autre société qui ne croit ni à l’Islam ni au Coran. Il cherchait à forger le Califat à l’image des empires de César et de Cyrus».

En revanche, le procès de Muawiya contre ‘Ali se résumait ainsi: «L’Imâm a incité les gens à se révolter contre ‘Othmân, alors que celui-ci était le calife légitime. Ses partisans et sa famille étaient à la tête des révoltés contre ‘Othmân. Il s’est servi de ceux-ci pour assassiner ‘Othmân et prendre sa place».

Muawiya s’est accroché à cette thèse «sensualiste» pour faire le procès de ‘Ali, dissimulant, ainsi, son objectif réel. Il en est résulté que les discussions sur le prétexte invoqué par cette thèse, se sont amplifiées pour éclipser le vrai problème. ([14])

Dans quelle mesure, les allégations de Muawiya étaient-elles crédibles au niveau de «la sensation» ? Qui pouvait mettre en doute les dires de Muawiya sur des Compagnons, tels Muhammad Ibn Abû Bakr, Abû Tharr al-Ghifâri, Ammâr Ibn Yâcer, Mâlik al-Achtar, Muhammad Ibn Huthaifa, ‘Ubaidallah Ibn Mas’ûd et bien d’autres qu’il accusait d’avoir entrepris l’assassinat de ‘Othmân et qui constituaient l’appui populaire du régime de l’Imâm ‘Ali?

Ammâr attaquait publiquement le calife Othmân; Abû Tharr incitait les pauvres à se révolter, accusait ouvertement ‘Othmân et ses gouverneurs de sortir de la Chari’a islamique et appelait les riches à cesser de thésauriser, jusqu’à ce que ‘Othmân l’ait exilé à Damas, sous la surveillance de Muawiya; Muhammad Ibn Abî Huthaifa et Muhammad Ibn Abû Bakr lançaient en Egypte le même appel que celui d’Abû Tharr; à Kûfa, al-Achtar a attaqué violemment le régime de ‘Othmân, l’accusant d’injustice et de tyrannie. ([15])

Que peut en conclure «la sensation», sinon que ‘Ali a tué ‘Othmân d’une main, et s’est emparé du pouvoir, de l’autre?

La thèse de Muawiya était relativement admissible, parce qu’elle était proche de «la sensation».

Quant à l’interprétation réelle de l’attitude de ‘Ali vis-à-vis de Muawiya, elle nécessitait un degré plus élevé de conscience.

Aujourd’hui, nous pouvons porter sur Muawiya un jugement de réalité et le voir à nu, en nous rappelant ce qu’il a dit lorsqu’il est monté sur la chaire, l’Année de Jama’a. ([16])

«Ce n’est pas pour vous inciter à prier, à faire le jeûne et le pèlerinage que je vous ai combattus, mais pour être votre maître et vous commander. Dieu m’a accordé ce que je voulais, malgré vous». ([17])

Nous pouvons encore mieux le juger, ayant appris comment il a empoisonné l’Imâm al-Hassan et désigné son fils, libertin et débauché, Yazid, pour sa succession, défiant et ignorant, ainsi, le traité de réconciliation qu’il avait conclu lui-même avec sa victime. Muawiya a dit à ce propos: «J’ai promis de donner à al-Hassan beaucoup de choses, mais je les foule toutes sous mes pieds. Je ne tiendrai aucune de mes promesses. Je passe l’éponge sur tout bien dépensé et tout sang versé lors de cette émeute. Toute clause signée, je la foule sous mes pieds». ([18])

Nous, nous pouvons juger Muawiya à travers ces critères et ces considérations, puisqu’il a disparu et qu’il appartient désormais à l’Histoire. Quant aux masses musulmanes de l’époque, elles ne le jugeaient pas comme nous le jugeons maintenant, car elles n’avaient pas vécu ces événements avec la même clarté que nous.

Si nous pouvions faire abstraction de l’histoire de Muawiya, en nous contentant de le regarder sans cette histoire (c’est-à-dire avec la vision des masses inconscientes qui avaient vécu sous Abû Bakr, ‘Omar et ‘Othmân et les avaient préférés à l’Imâm ‘Ali) nous penserions comme elles – qu’il était l’un des Compagnons du Prophète (P), l’un des protégés du calife Abû Bakr qui lui confia le commandement de son armée pour la conquête de la Syrie, qu’il fut nommé plus tard, gouverneur de cette province par le calife ‘Omar qui avait beaucoup de confiance en lui, sans oublier que celui-ci était très vénéré par les masses.

Ce Muawiya à n’est donc pas le Muawiya que nous connaissons aujourd’hui.

Muawiya réclamait à ‘Ali les assassins de ‘Othmân, et l’accusait d’avoir incité à son assassinat. Il disait que ‘Ali était en principe en mesure de rendre justice à ‘Othmân en arrêtant et condamnant ses assassins. S’il en était incapable, il ne serait donc pas en mesure d’appliquer la chari’a et devrait par conséquent se démettre et céder sa place à quelqu’un de plus compétent que lui pour gouverner les Musulmans. ([19])

Ainsi se résume donc le procès que Muawiya faisait à ‘Ali. Et c’est en raison d’une série de circonstances complexes et d’équivoques qui l’entouraient, qu’un germe de suspicion fut conçu progressivement dans la société de ‘Ali, cet Imâm grandiose qui a mené son combat à travers cette même société, pour corriger la déviation née à l’intérieur ou évoluant à l’extérieur, et voulu faire comprendre aux masses qu’il dirigeait, que ce combat n’était ni de caractère à satisfaire son intérêt pour le leadership, ni de nature à servir sa tribu, son clan ou ses gloires personnelles, mais le combat de l’Islam contre les jahilites de la terre, celui de la sauvegarde du Dépôt de Dieu pour lequel des dizaines de milliers de prophètes et de réformateurs ont lutté.

Alors que l’Imâm s’efforçait de rendre les masses conscientes du motif réel du combat et de sa nature sacrée, ces mêmes masses ont pris le chemin opposé en émettant des doutes sur sa vraie raison d’être. Il en est résulté que plus l’Imâm les appelait à lui obéir et à s’engager dans la bataille contre Muawiya, plus elles s’entêtaient et insistaient sur leur position. Il leur a dit à ce propos:

«Je remercie Dieu de ce qu’IL a décidé et imposé, et de la tâche épineuse – d’avoir à faire à vous – qu’IL m’a confiée: «O vous qui désobéissez lorsqu’on vous ordonne, qui ne répondez pas si l’on vous appelle. Si on vous néglige, vous faites des bêtises et lorsqu’on vous combat, vous flanchez». ([20])

En fait, ces masses ont été atteintes par la fatigue et épuisées par le jihad ([21]), après avoir offert d’énormes sacrifices que beaucoup d’autres sociétés n’auraient pu consentir. Mais leur effort pour le jihad n’était pas de longue haleine. La déviation s’avérait être plus tenace.

Ces masses fatiguées et épuisées par la longue marche du jihad commencèrent à se sentir dans un état anormal, à sentir qu’elles avaient divorcé de ce bas-monde, de leurs familles, de leurs enfants et de leurs biens, pour une cause qui ne touchait pas directement à leurs intérêts personnels, et enfin à inspirer le doute à elles-mêmes. Car, le relâchement inspire le doute à l’homme ou le provoque en lui.

Le désir de ces masses d’arrêter les guerres et de mettre fin à l’effusion de sang a créé en fait un doute illogique, doute à la création duquel beaucoup de facteurs et d’influences ont contribué. En voilà quelques-uns:

1- Des compagnons qui étaient considérés par les fidèles comme des pieux doctrinaires et idéalistes, laissaient croire aux masses qu’il n’était pas bon de s’engager dans ce combat et que: «Celui qui y reste assis est mieux que celui qui s’y tient debout, celui qui s’y endort est mieux que celui qui y demeure éveillé, celui qui y marche est mieux que celui qui y court».

2- Les fidèles étaient beaucoup plus sensibles à la suggestion d’Abû Moussa al-Ach’ari qu’à celle de Ammâr Ibn Yâcer. Car le premier les incitait à préserver leur vie, à s’éloigner des dangers, à rester chez eux, à s’écarter de l’Islam et à éviter ses risques et ses ennemis, le second les appelait à poursuivre le jihad, à abandonner ce bas-monde et ses plaisirs et à sacrifier leur vie.

Ammâr Ibn Yâcer était un Compagnon notoire, Abû Moussa aussi – du moins à leurs yeux. Celui-ci leur demandait de survivre, celui-là de mourir!

Tout homme normal et simple préférait le conseil d’Abû Moussa à celui de Ammâr, car il tenait à sa vie, si insignifiante fût-elle, sous l’ombre du régime jâhilite de Muawiya et de ses idoles.

3- Il y avait également le facteur du conflit traditionnel entre les Omayyades et les Banî Hâchim. Ce conflit s’est prolongé à l’époque islamique et a contribué à renforcer le doute en question. En effet, les gens se sont mis à se creuser le cerveau en cherchant un point faible dans le combat engagé, pour justifier leur défaitisme et leur défection. Ils ont fini par trouver ce qu’ils cherchaient dans ce conflit. Ils se sont efforcés de répandre l’idée selon laquelle le combat de ‘Ali n’était que la continuation du conflit traditionnel (historique) entre les Omayyades et les Banî Hâchim.

Ces facteurs et bien d’autres ont fini par faire planer le doute sur le combat mené par l’Imâm ‘Ali, et conduire les masses à ne pas percevoir clairement le caractère idéaliste et missionnaire de la lutte. L’Imâm ‘Ali, constatant le refus des fidèles de s’engager dans le jihad, s’est adressé à eux, de sa chaire, en ces termes:

«Par Dieu! Est-ce possible qu’à ce point, ni la religion ne vous réunisse ni la fierté ne vous meuve?! Il n’est donc pas étonnant de constater que lorsque je vous demande – à vous qui êtes les héritiers de l’Islam et les notables des fidèles – de l’aide ou un peu de sacrifice, vous vous éloignez de moi et vous vous mettez en désaccord à mon sujet, tandis que lorsque Muawiya appelle des gens grossiers et de basses conditions morales, ils le suivent sans demander en contrepartie ni aide ni rétribution!». ([22])

Ou encore: «Ouf! J’en ai assez de vous blâmer! Comment avez-vous accepté de substituer ce bas monde à l’au-delà, et l’humiliation à la fierté? Lorsque je vous appelle au jihad contre votre ennemi, vos yeux se tournent, comme si vous étiez dans l’abîme de la mort et l’ivresse de la stupéfaction… Par Dieu, si la guerre venait à s’attiser et la mort à se présenter, vous vous écarteriez de moi comme une tête qui se fend en deux irréversiblement». ([23])

L’Imâm avait beau essayer de susciter leur détermination et leur fierté, ses efforts étaient vains. Car ils étaient imprégnés de doute. Or, douter du Commandant, c’est le coup le plus dur qu’on puisse infliger à un Commandant sincère, et c’est également le plus grand danger auquel s’expose l’Umma qu’il dirige.

L’amertume et les peines profondes que l’Imâm ressentait à cause de ce doute, sont très manifestes dans son combat.

L’Imâm s’en plaignait auprès de Dieu: «Mon Dieu! J’en ai assez d’eux et ils en ont assez de moi. Je suis las d’eux et ils sont las de moi. Remplace-les pour moi par d’autres, meilleurs qu’eux. Et mets à leur tête, au lieu de moi, quelqu’un d’autre, moins bien que moi. Mon Dieu fait suinter leurs cœurs comme le sel suinte dans l’eau». ([24])

Mais malgré ce vent de doute qui soufflait violemment, l’Imâm n’a ni fléchi ni reculé. Il est resté sur ses positions, poursuivant l’action de mobilisation pour mener le jihad contre Muawiya et le schisme jusqu’à la dernière année de sa vie. Et même jusqu’au dernier jour de sa noble vie, lorsqu’il fut assassiné dans la mosquée de Kûfa alors qu’il était au sommet de l’effort en vue de mettre fin à la dissidence, puisqu’il venait de constituer les noyaux d’une armée formée et approvisionnée spécialement pour se diriger vers la Syrie et écraser le camp dissident de Muawiya.

Avec le martyre de l’Imâm. les forces révisionnistes ont mis fin à la dernière lueur d’espoir de revenir à la ligne juste de l’Expérience islamique, espoir de ces Musulmans conscients, qu’incarnait le grandiose Imâm qui a vécu, dès le premier moment ou il avait accédé au pouvoir, les préoccupations et les peines de l’Appel ([25]) et qui a participé à son édification, brique par brique, et dressé avec le Messager, sa citadelle, durant toutes ses étapes.

AUTEUR: BALAGHAH.NET

Note:

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[1] – Nous ne pouvons que nous étonner et nous attrister devant ces allégations qui se veulent scientifiques et objectives en faisant croire que ce conflit constitue l’une des étapes de l’édification de l’Etat et que Mu’awiya était un homme d’Etat, un bon politicien ingénieux qui a suivi une politique réaliste habile face à des politiques utopiques adoptées par ses adversaires, les défenseurs de la justice sociale et de la dignité humaine. Car il ne faut pas oublier que l’Etat Omayyade n’a pas vécu longtemps. Il n’a pas tardé à s’écrouler sous les coups des révoltés.

[2] – « les libérés »: ce sont les polythéistes de Quraych, capturés à la suite de la Conquête de la Mecque et qui furent graciés et libérés par le Prophète.

[3] – « La Droite et la Gauche en Islam », par Ahmad ‘Abbas Salih, p. 30.

[4] – Idem, p. 138.

[5] – Idem, p. 142.

[6] – Voir: « Le Domaine administratif ».

[7] – « La Révolution d’al-Hussain », Muhammad Mahdi Chams al-Dine, p. 46.

[8] – « La Protestation » (« Al-ihtijaj »), par al-Tabari.

[9] – « Les Artisans de l’Histoire Arabe », Dr. Philippe Hatti.

[10] – « L’Etat Arabe, sa chute », Wellhausen et al-Tabari, Tom. V, p. 331.

[11] – Perception ou compréhension immédiate et par les sens; ce qui est perçu immédiatement, ce qui est tangible.

[12] – Qui se préoccupe des exigences du Message islamique.

[13] – « Des Notions Islamiques Générales », 5e cycle, Sayyed Muhammed Hussain Fadhlallah, p. 43.

[14] – « La Gauche et la Droite en Islam », op. cit., p. 116.

[15] – « Daïrat al-Ma’ârif … », op. cit., p. 97.

[16] – L’année de la réunion (de la réconciliation entre l’Imâm al-Hassan et Mu’awiya).

[17] – « A’yân al-Shi’a », Tom. IV, p. 26. Voir aussi: Ibn Abî Hadid.

[18] – Idem.

[19] – « Les artisans de l’Histoire Arabe », op. cit., p. 65.

[20] – « L’Explication de Nahj al-Balâghah », Ibn Abi Hadid, Tom. X, p. 67.

[21] – Jihad: lutte missionnaire.

[22] – « L’explication de Nahj al-Balâghah », Ibn Abî Hadid, Tom. X, p. 67

[23] – . Idem ibid., Tom. II, p. 189.

[24] – . Idem ibid., Tom. I, p. 332.

[25] – . L’appel à l’Islam lancé par le Prophète(P).