L’HISTOIRE DU CHIISME(6):Le bénéfice qui revient aux Chiites par le califat d ‘Ali

Bien qu’Ali, pendant les quatre ans et neuf mois de son califat, ne fut pas en mesure de mettre un terme définitif aux troubles qui agitaient le monde islamique, il réussit néanmoins sur trois plans fondamentaux :

1)-En conséquence de ses mesures justes et honnêtes, il rendit à la manière de vivre du Prophète tout son éclat et sa séduction, surtout aux yeux de la jeune génération. En contraste avec la grandeur impériale de Muawiya, il vécut simplement et pauvrement comme le plus pauvre parmi le peuple[1]. II ne favorisa jamais ses amis ou ses parents par rapport aux autres[2], ni ne préféra la richesse à la pauvreté ou la force brutale à la modération.

2)—Malgré les difficultés harassantes qui absorbaient son temps, il laissa après lui, pour la communauté islamique un inestimable trésor de sciences théologiques et de connaissances islamiques[3].

 

Les adversaires d’Ali prétendent qu’il était courageux mais dépourvu de perspicacité politique. Au début de son califat, il aurait pu faire provisoirement la paix avec ses adversaires. II aurait pu les amadouer par la paix et l’amitié, pour les gagner à lui. De cette manière, il aurait pu d’abord renforcer son califat et seulement ensuite s’engager dans l’extirpation et la destruction de ses ennemis.

 

Ceux qui tiennent ce raisonnement oublient que le mouvement d’Ali ne s’appuyait pas sur l’opportunisme politique. C’était un mouvement religieux, révolutionnaire (au sens vrai de révolution, en tant que mouvement spirituel visant à rétablir l’ordre réel des choses, et non seulement dans son sens courant, politique et social). Par conséquent, il ne pouvait se laisser guider par des compromis, des flatteries ou des mensonges. Une situation similaire se constate au cours de la mission du Prophète. Les infidèles et les polythéistes lui proposèrent plusieurs fois la paix et jurèrent que s’il s’abstenait de se dresser contre leurs divinités, ils ne s’opposeraient pas à sa mission religieuse. Mais le Prophète rejeta une telle proposition, bien qu’il eût pu, en ces jours difficiles, faire la paix et recourir à la flatterie pour fortifier sa propre position, et ensuite se retourner contre ses ennemis. En fait, le message islamique ne permet jamais qu’une cause vraie et juste soit abandonnée par souci de renforcer une autre bonne cause, ni qu’un mensonge soit dénoncé au moyen d’un autre mensonge. îl existe plusieurs versets coraniques à ce sujet[4]. Les adversaires d’Ali commettaient n’importe quel crime et abrogeaient n’importe quelle loi islamique pour atteindre leur but. Certains soi-disant Compagnons prenaient trop de libertés avec les lois islamiques. Ali, lui, les respectait et les suivait parfaitement.

 

Environ onze mille de ses sentences et aphorismes, concernant différents sujets intellectuels, religieux et sociaux, ont été recensés[5]. Dans ses conversations et ses discours, il exposa les sciences islamiques les plus sublimes, de la manière la plus élégante et la plus éloquente qui soit. II créa la grammaire arabe et posa les bases de la littérature arabe[6]. Il fût le premier en Islam à s’intéresser directement aux questions métaphysiques (Flsafah-iilahi), unissant la rigueur intellectuelle à la démonstration logique.

 

II discuta de problèmes qui jamais auparavant n’avaient été posés de cette manière parmi les métaphysiciens du monde entier[7].

 

Bien plus, il était tellement adonné à la métaphysique et à la gnose que même au plus chaud de la bataille, il était capable de soutenir une conversation intellectuelle et de discuter de questions métaphysiques[8].

 

3)-Il forma un grand nombre de docteurs religieux et de savants islamiques, parmi lesquels on trouve nombre d’hommes pieux et mystiques, tels que Uways al-Qaranf, Kumayl Ibn Zyâd, Maytham al Tammar, El Rohaid al Hajari ». Ces hommes ont été reconnus par les gnostiques ultérieurs comme les fondateurs de la gnose en Islam. D’autres parmi ses disciples devinrent les premiers maîtres de jurisprudence, de théologie, d’exégèse et de récitation coraniques[9].

 

[1] Murûj al-dhahab, vol.II, p. 431; Ibn Abil-Hadid, vol.I, p. 181.‎

[2] Abi’l-Fidâ’, vol.I, p. 182; Ibn Abi’l-Hadid, vol.I, p. 181.‎

[3] Nahj al-balâghah et les hadiths contenus dans les livres aussi bien sunnites que ‎Chiites.‎

[4] Voir par exemple les commentaires traditionnels qui décrivent les circonstances au ‎moment de la révélation de ces verséets: «Le Conseil (malâ’) issu d’eux (les ‎infidèles) s’en est allé disant: partez et soyez constants envers vos diviniités!» ‎‎(Coran XXXVIII, 6); «Si Nous ne t’avions point confirmé, tu aurais certes failli ‎t’incliner vers eux quelque peu » (Coran XVII, 74) et «Ils aimeraient que tu les ‎flattes pour te rendre la pareille » (Coran LXVIII, 9).‎

[5] Kitâb al-ghurar wa’1-durar d’Amedi, Saïda, 1349.‎

[6] Des ouvrages comme le Nahw (grammaire) de Suyûti, Téhéran, 1281 etc, vol.II; ‎Ibn Abi’l-Hadid, vol.I, p. 6.‎

[7] Voir Nahj al-Balâghah.‎

[8] Au milieu des combats de la Bataille du Chameau, un Bédouin demande à Ali :«O ‎Commandeur des Croyants! Vous affirmez que Dieu est un?». Les gens ‎l’assaillirent de toutes parts disant: «Tu ne vois pas qu’Ali est soucieux et son esprit ‎occupé par tant de sujets divers? Pourquoi engages-tu la discussion avec lui?». Ali ‎dit à ses compagnons: «Laissez cet homme. Mon but en combattant ces gens n’est ‎rien d’autre que l’explication de la vraie doctrine et les desseins de la religion ». ‎Alors il se disposa à répondre au Bédouin. Bihar al-anwâr vol.II, p. 65.‎

 

[9] Ibn Abi’l-Hadid, vol.I, pp. 6-9.‎