Qui est Imam Ali(AS)?

Article(IQNA)- Le Commandeur des Croyants, ‘Alî fils d’Abû Tâlib, fils de ‘Abdul Muttalib, fils de Hâchim, fils de ‘Abdu Manâf est le 1er des douze Successeurs légitimes du Prophète et le 1er des douze Imâms des Musulmans. Il est le frère adoptif, le cousin et le beau-fils du Messager d’Allah, dont il épousa la fille chérie, Fâtimah al-Zahrâ’, la Maîtresse des femmes des mondes. Il était également son bras droit, son assistant et son homme de confiance.

De ces faits et de bien d’autres la position qu’il occupa auprès du Noble Prophète était inégalable et aucun des Compagnons du Messager d’Allah ne pouvait lui disputer cette position.

 

L’Imâm ‘Alî est né le 13 Rajab de l’an 30 de l’Eléphant à la Mecque, dans la Ka’bah, la Maison Interdite (Al-Bayt al-Harâm), lieu dans lequel n’est né, aucun autre être, ni avant lui ni après lui, ce qui en fait un être prédestiné et constitue une faveur et une bénédiction qu’Allah lui a accordée exclusivement en témoignage de la place particulière qu’il occupe auprès du Créateur.

 

Sa mère, Fâtimah fille (Bint) d’Asad, fils de Hâchim, fils de ‘Abdu Manâf, était comme une mère pour le noble Prophète qui grandit dans son giron et qui lui montrait toujours sa reconnaissance pour sa bonté envers lui. Elle figura parmi les tout premiers à croire en son Message et elle le suivit avec les autres premiers Musulmans dans son ?migration à Médine. Lorsqu’elle mourut, le Noble Prophète (P) l’enveloppa avec sa chemise afin de protéger son corps des insectes de la terre, descendit dans sa tombe avant de l’y déposer comme pour la soustraire aux resserrements tombaux, et lui dicta l’attestation de la Wilâyah (Autorité) de son fils, le Commandeur des Croyants, afin qu’elle puisse répondre à bon escient, lors de l’interrogatoire eschatologique qui aurait lieu après l’enterrement. Ces soins particuliers dont l’entoura le Prophète (P) témoignent de la haute position de la mère de l’Imâm ‘Alî auprès d’Allah.

 

L’Imâm ‘Alî faisait partie de la deuxième génération des descendants de Hâchim, l’arrière-grand-père du Saint Prophète et le chef de file de sa noble ascendance et de son clan, les Hâchimites. Cette noblesse de naissance fut renforcée par la noblesse de l’éducation que le Messager d’Allah assura à l’Imâm ‘Alî qui grandira dans son giron.

 

En outre, l’Imâm ‘Alî était le premier, parmi la famille du Prophète (P) et ses futurs Compagnons. Il était également le premier mâle que le Prophète avait appelé à l’Islam (la première femme à avoir droit à cet honneur, étant la noble Khadîjah), appel auquel il répondit sur-le-champ. Et dès lors il ne cessera jamais de se consacrer, corps et âme à l’Islam, en combattant les polythéistes, en défendant la Foi, en se battant contre les déviés et les tyrans, en diffusant la lumière de la Sunnah et du Coran, en émettant des jugements qui traduisent la Justice islamique, en ordonnant le bien et en condamnant le mal.

 

Il restera ainsi en compagnie du Messager d’Allah, depuis la Mission prophétique, pendant 23 ans dont 13, avant l’Emigration, passés à la Mecque où il partagera toutes les épreuves pénibles du Prophète (P) et supportera la plus grande partie de ses charges, et 13 après l’Emigration à Médine où il le défendra avec acharnement contre les polythéistes, le protégera avec son épée, toujours dégainée, des incroyants et le mettra à l’abri de ses ennemis en n’hésitant pas à un instant à s’exposer lui-même à tous les dangers pour mener à bien la mission dont il était chargé, et ce jusqu’au décès du Messager d’Allah (P). L’Imâm ‘Alî (p) était âgé alors de 33 ans.

 

Cependant le jour même du décès du Noble Prophète, des aînés et des notables de Quraych se réunirent d’urgence et avant même que les funérailles du Messager d’Allah ne fussent terminées pour nommer l’un d’entre eux à sa succession.

 

Mais les partisans de l’Imâm ‘Alî, parmi les Compagnons notoires appartenant à la fois aux Mohâjirine (Emigrants mecquois) et aux Ançâr (les Partisans médinois), tels que Salmân al-Fârecî, Ammâr Ibn Yâcir, Abû Tharr, al-Moqdâd, Khuzaymah Ibn Thâbit, Abû Ayyûb al-Ançârî, Abû Sa’îd al-Khidrî etc, ainsi que l’ensemble du Clan du Prophète, les Hâchimites (Banî Hâchim) firent valoir que la succession du Noble Prophète revenait à l’Imâm ‘Alî qui avait la préséance sur tout le monde parce qu’il réunissait en lui des qualités qu’aucun autre prétendant ne pouvait lui disputer: l’ancienneté dans l’Islam, le bon jugement, la perfection dans l’adoration, la connaissance des méandres de la jurisprudence, le Jihâd contre les polythéistes, la piété, l’ascétisme. Ensuite il était le plus proche parent du Prophète parmi tous les prétendants à la succession, qui mettaient en évidence leur appartenance à la tribu du Messager d’Allah.

 

Et puis et surtout, parce qu’Allah a établi tacitement, mais d’une façon incontestable, l’autorité de l’Imâm ‘Alî sur les Musulmans dans le Noble Coran, lorsqu’IL dit: « Vous n’avez pas d’autorité (waliy) en dehors d’Allah et de Son Prophète, et de ceux qui croient, qui accomplissent la prière, qui s’acquittent de la Zakât tout en s’inclinant ». (Sourate al-Mâ’idah, 5: 55)

 

En effet, il est établi que personne d’autre que l’Imâm ‘Alî n’avait acquitté la Zakât pendant qu’il s’inclinait et que linguistiquement le mot waliy désigne indiscutable-ment « celui qui a la primauté ou l’autorité sur quelqu’un ».

 

Et puisque l’Imâm ‘Alî a l’autorité sur les Croyants, selon le Coran, ceux-ci ont l’obligation de lui obéir, tout comme ils doivent obéir à Allah et Son Prophète du fait de leur autorité sur eux, autorité établie dans le même verset coranique.

 

Et enfin, parce que le Noble Prophète lui-même avait désigné l’Imâm ‘Alî nommément, dans diverses occasions, comme son successeur et héritier. Citons à titre d’illustration quelques-unes de ces occasions:

 

1- Le Saint Prophète convia, sur Ordre d’Allah, ses proches parents, les Banî ‘Abdul-Muttalib, pour leur faire part de la Mission Prophétique dont il avait été chargé, et ce conformément au verset coranique suivant qui lui fut révélé à cet effet: « Avertis tes proches parents … « .

 

Lors de cette réunion, le Prophète (P) annonça à l’assistance: « Je vous apporte le bienfait de ce monde et de l’Autre-monde (le Message de l’Islam). Allah m’a ordonné de vous y appeler. Qui d’entre vous accepte de m’appuyer dans cette affaire, et de devenir par conséquent mon frère, mon héritier présomptif et mon successeur? ».

 

Tout le monde a décliné cette invitation, à l’exception de l’Imâm ‘Alî – le plus jeune de tous les gens présents – qui s’écria: « Moi, ô Messager d’Allah, je t’y appuierai! ».

 

Le Prophète tint l’Imâm ‘Alî alors par le cou et proclama:

 

« Voilà mon frère, mon héritier présomptif et mon successeur auprès de vous. ?coutez-le donc et obéissez-lui ».

 

Sur ce, les invités se levèrent en disant à Abû Tâlib: « Tu mérites des félicitations aujourd’hui, si tu entres dans la religion de ton neveu qui a fait de ton fils ton émir! ».

 

Cet événement est riche en significations et révélations. Car tout d’abord il indique que l’Imâm ‘Alî avait été désigné comme héritier du Saint Prophète avant même que le Message fût rendu public, puisqu’il était question à ce moment précis de le faire connaître uniquement aux proches parents. Il signifie ensuite qu’Allah avait accordé une place particulière aux proches parents du Prophète (P) dans la diffusion et la direction du Message.

 

Or l’Imâm ‘Alî (p) était incontestablement (et le sera encore par la suite, lorsque le Messager d’Allah le choisira, sur Ordre d’Allah, à l’exclusion de tous autres notables Compagnons, comme époux pour sa fille, Fâtimah al-Zahrâ’ (la Maîtresse des Femmes du Paradis) le plus proche parent, de tous les proches parents, du Prophète (P). Cet événement équivaut d’autre part à une prédésignation de l’Imâm ‘Alî, ou bien à sa désignation divine, car lorsqu’Allah avait ordonné à Son Prophète de convier ses proches parents à cette réunion, IL savait (cela va de soi) que seul ‘Alî Ibn Abî Tâlib (p) accepterait l’appel et la charge.

 

Il montre, enfin le courage hors du commun du jeune Imâm ‘Alî qui accepta de s’engager corps et âme aux côtés du Saint Prophète dans une entreprise qui consistait à défier, à court et à moyen terme, non seulement toute la société mecquoise, mais toute l’Arabie polythéiste.

 

2- Lorsque le Prophète voulut se diriger vers Tubûk, il dit à l’Imâm ‘Alî: « Tu es à moi ce que Hârûn était à Mûssâ (Moïse), à cette différence près qu’il n’y a pas de Prophète après moi ».

 

Or cette déclaration confère à l’Imâm ‘Alî les mêmes prérogatives, les mêmes privilèges et la même position qu’Allah avait accordés à Hârûn, à l’exception de l’association à la Mission prophétique, puisque, le Message de l’Islam étant le dernier Message révélé, il ne peut pas y avoir un autre prophète après le Prophète Mohammad (P). En d’autres termes ‘Alî devint l’assistant et le représentant et le remplaçant du Prophète de son vivant et après sa mort, et acquit du même coup la préséance sur toute l’humanité, et ce d’une façon d’autant plus irréfutable que le Noble Coran en atteste.

 

En effet, le Coran nous dit que le Prophète Mûssâ avait demandé à Allah: « Donne-moi un assistant, de ma famille: mon frère Aaron; accrois ainsi ma force; associe-le à ma tâche afin que nous Te glorifions et que, sans cesse, nous T’invoquions … » et que Dieu accéda à sa requête: « Dieu dit: O Moïse! Ta Prière est exaucée ».

 

3- Lors de son voyage de retour du dernier pèlerinage, dit le Pèlerinage d’Adieu, le Prophète (P) fit halte à Ghadîr Khum. Il convoqua les pèlerins qui l’accompagnaient et dont le nombre s’élevaient à plus de 100 000, à se rassembler pour l’écouter. On érigea une chaire. Le Noble Prophète y monta. Et, tenant la main de l’Imâm ‘Alî, il s’écria:

 

« N’ai-je pas plus d’autorité sur les croyants qu’ils n’en aient eux-mêmes sur eux-mêmes? ». « Si! », répondit la foule. « N’ai-je pas plus d’autorité sur tout croyant qu’il n’en ait lui-même? » demanda encore le Prophète (P). « Si! », répondirent les pèlerins en choeur.

 

Le Prophète leva alors la main de l’Imâm ‘Alî (p) et proclama:

 

« Celui-ci est l’autorité (le Maître) de quiconque je suis le Maître! O Allah sois l’Ami de quiconque est son ami, et l’Ennemi de quiconque est son ennemi ». Ou selon la version d’Ahmad Ibn Hanbal le Messager d’Allah dit alors:

 

« De quiconque je suis le Maître, ‘Alî aussi est son Maître ».

 

* * *

 

(III)

 

L’Imâmat du Commandeur des Croyants, après la disparition du Messager d’Allah (P) dura 30 ans. Pendant les premiers vingt-quatre ans et demi de son Imâmat, étant écarté du pouvoir et du Califat, il ne put faire appliquer les stipulations de la Charia telles qu’il les avait apprises sous la direction du Prophète, et pendant les cinq ans et demi restants, où il prit les rênes du Pouvoir, il était contraint de combattre sans discontinuer les hypocrites, les renégats, les apostats, les traîtres et les déviationnistes. Il se trouvait donc dans une situation assez semblable à celle du Messager d’Allah, qui, pendant les premières treize années de sa Mission, étant persécuté, encerclé, et pourchassé sans relâche par les polythéistes, n’avait pas pu faire prévaloir les dispositions de la Loi islamique, et pendant les dix années restantes, où il avait émigré à Médine, il devait lutter avec acharnement contre les mécréants et faire face aux complots des hypocrites.

 

PREFACE DE L’EDITEUR

 

Personne, après le décès du Prophète, n’a pu incarner les concepts de l’Islam aussi bien que les a incarnés l’Imâm ‘Alî Ibn Abi Talib. Il est sans contexte le modèle parfait que l’école islamique a présenté à l’humanité.

 

En effet, autant l’Islam est riche par les idées humaines qu’il contient et qui constituent la synthèse du patrimoine divin qu’ont apporté les religions et leurs législations, ainsi que par la diversité de ce large patrimoine qu’il renferme, autant cette richesse est incarnée par la personnalité de l’Imâm ‘Alî. C’est en matérialisant dans sa pratique l’ensemble de ces idées, que l’Imâm ‘Alî en devient le modèle vivant.

 

Si sa personnalité incarne si bien les principes islamiques, ce n’est pas par hasard. ?duqué par le Prophète (P), il a assisté alors qu’il était enfant à la « descente » de la révélation sur Muhammad (P). Dès les premiers jours de la naissance de l’Appel islamique, il s’y est converti. Il a pleinement vécu les principaux événements de l’histoire de la naissance de cet Appel et a participé à sa formation aussi bien du vivant du Prophète (P) qu’après son décès. La période pendant laquelle l’Imâm ‘Alî a vécu, constitue la pierre fondamentale de l’histoire islamique, car le prolongement de celle-ci est fondé sur elle.

 

L’influence de l’Imâm ‘Alî ne s’est pas arrêtée après sa mort. On peut même dire qu’il a marqué l’histoire de l’Islam surtout sur le plan doctrinal plus que tout autre Compagnon. Il suffit de bien retracer les événements de l’histoire islamique pour s’en convaincre. Aussi ce livre nous en offre une occasion.

 

La personnalité de l’Imâm renferme certaines qualités caractéristiques spécifiques qu’on ne saurait retrouver chez aucun autre Compagnon. Certains oulémas musulmans s’y sont penchés et spécialisés. En outre la conduite sociale de l’Imâm ‘Alî nous révèle certains traits distinctifs de sa personnalité aussi bien lorsqu’il était à la tête du pouvoir que quand il en était exclu. C’est dire qu’il n’est pas facile de cerner les différents aspects de cette personnalité si riche et si variée en caractères et traits distinctifs et si profonde dans l’ensemble. Aussi l’auteur de la présente étude s’est-il contenté de traiter des aspects de cette personnalité, dont les moyens de recherche sont disponibles.

 

Ce livre présente au lecteur certaines attitudes politiques et sociales de l’Imâm, à travers les différentes phases qu’il a traversées. L’auteur a jeté la lumière notamment sur quelques positions politiques importantes de sa vie, afin de permettre aux chercheurs de les retracer en remontant à leurs sources historiques, s’ils voulaient approfondir cet aspect de la personnalité de l’Imâm ‘Alî.

 

Dans le contexte de cette étude, l’auteur attire notre attention sur l’essentiel des attitudes de l’Imâm ‘Alî face à trois événements politiques qui avaient joué un rôle important dans l’histoire politique de l’Islam

 

1- La manière dont s’est déroulée la prestation du serment d’allégeance au premier calife (la logique de la Saqîfah).

 

2- La politique fiscale du deuxième calife (son principe de répartition des butins).

 

3- Le procédé de la désignation (élection) d’un successeur au second calife (le choura).

 

La lecture de ce livre nous permet de constater que la vie politique de l’Imâm se résume en trois phases principales dans lesquelles il avait pris des positions politiques très claires et très révélatrices:

 

1- Lorsque l’Imâm ‘Alî n’était pas au pouvoir.

 

Là il faut retenir son attitude vis-à-vis des événements qui se sont déroulés vers la fin du califat du 3e calife, ‘Othmân. En effet, à la différence de certains Compagnons qui ont participé eux-mêmes à ces événements, l’Imâm ‘Alî a gardé une attitude claire et lucide, guidée par l’intérêt suprême de l’Islam.

 

2- Lorsque la société islamique se trouvait sans autorité.

 

Il s’agit de la période qui a suivi l’assassinat de ‘Othmân. Malgré sa brièveté, cette phase témoigne de nombreuses attitudes politiques décisives de l’Imâm ‘Alî, alors que la Umma vivait des moments délicats. Il faut retenir dans cette phase, surtout le dialogue engagé entre l’Imâm ‘Alî et ceux qui se sont révoltés contre ‘Othmân, les entretiens de l’Imâm avec les délégations venues le désigner au Califat et lui prêter serment d’allégeance, les problèmes d’avenir qu’il a soulevés devant ces délégations.

 

3- Lorsqu’il était à la tête du pouvoir.

 

Dans cette phase l’Imâm ‘Alî avait lui-même le pouvoir des décisions politiques. C’est surtout pendant cette période que l’école de l’Imâm et ses principes politiques se sont matérialisés. Si dans les phases précédentes, ces principes qui avaient déjà vu le jour ont fait l’objet d’opposition et de résistance, dans cette phase-ci l’Imâm ‘Alî sera plus ferme et plus décidé à les mettre en application en dépit de la résistance de plus en plus intensive et prononcée qu’ils allaient rencontrer.

 

Cette lutte engagée, à l’aube de l’Islam, entre la position de l’Imâm ‘Alî qui se souciait avant tout de respecter et de faire appliquer l’esprit et la lettre de l’Islam, et celle de ses adversaires dont les préoccupations étaient bien différentes, l’auteur s’applique à nous la montrer en se fondant sur les faits historiques.

 

Si le mérite de ce livre est de nous expliquer des événements historiques unanimement reconnus, mais souvent mal compris, sa moralité est de nous suggérer que l’application des principes islamiques doit passer avant tout, et ce, quelqu’en soient les conséquences immédiates. Car, en fin de compte, l’autorité politique en Islam ne se distingue-t-elle pas de toute autre autorité politique par son rejet du machiavélisme et de la politique politicienne?

 

PRELIMINAIRES

 

Avant d’aborder les attitudes de l’Imâm ‘Alî face aux événements qui ont marqué son califat, nous devrions nous faire une idée, même brève, des circonstances sociales et politiques qui ont précédé son accession au pouvoir et pendant lesquelles la Umma islamique commençait à subir une déviation nette des enseignements et des principes de l’Islam.

 

Cette déviation se faisait sentir d’une façon plus tangible, à partir du début de la deuxième moitié du califat de ‘Othmân Ibn Affân. Elle ne tarde pas à devenir par la suite, la cause principale de la situation équivoque, sociale et politique, qui prévalait à l’époque de l’Imâm ‘Alî. Celui-ci y a fait face dès le premier moment où il a accédé au califat et s’est efforcé de réconforter la Umma contre le choc de la déviation et de la ramener à la noble vie islamique.

 

Nous soulignons ci-dessous les principaux événements et circonstances qui ont contribué aux évolutions importantes, intervenues à l’époque de ‘Othmân et dont les retombées négatives vont s’étendre jusqu’au Califat de l’Imâm ‘Alî.

 

I – LA LOGIQUE DE LA Saqîfah

 

Alors que l’Imâm ‘Alî ainsi que d’autres Compagnons étaient encore occupés de la dépouille mortelle du Prophète, et avant même de finir l’enterrement, ‘Omar amena précipitamment Abû Bakr à la réunion de la Saqîfah pour débattre du problème de la succession. Ce qui prévalait dans cette réunion, c’était:

 

– L’esprit tribal qui animait et déterminait la logique des participants rivaux;

 

– La tendance de chacun de ceux-ci, à accaparer pour soi le pouvoir et à refuser de le partager avec les autres;

 

– La confirmation des considérations tribales;

 

– L’acceptation par beaucoup de Partisans, de l’idée de deux princes choisis l’un parmi eux, l’autre parmi les Emigrés, ce qui a conduit chacune des deux ailes à se croire plus qualifiée que l’autre pour le Califat.

 

Lorsque l’Imâm ‘Alî fut informé de la tenue de cette réunion et de son résultat, il refusa, ainsi que ses partisans, la Désignation; refus qui a duré six mois. L’Imâm ‘Alî a même considéré la réunion de la Saqîfah comme un complot ourdi en son absence.

 

C’est cet esprit tribal qui a ouvert la porte aux troubles, comme l’a déclaré ‘Omar lui-même: « La désignation d’Abû Bakr était une erreur dont les conséquences ont été évitées grâce à Dieu. Tuez donc celui qui la recommencerait ».

 

II – LE PRINCIPE DE ‘OMAR DE DISTRIBUTION DES PAYES

 

Sous le Prophète(P) et Abû Bakr, les payes étaient distribuées d’une façon égalitaire entre les Musulmans. ‘Omar va y appliquer le principe du favoritisme: « Il a ainsi favorisé les plus anciens (des Compagnons) au détriment des autres, les Emigrés de Quraych au détriment des autres Emigrés, les Emigrés au détriment des Partisans, les Arabes au détriment des non-Arabes, les Arabes de souche au détriment des Arabes adoptifs ».

 

Ce favoritisme a provoqué les premières manifestations de la ségrégation de classe dans la société islamique; laquelle ségrégation ne tarda pas à devenir la mèche qui déclencha le feu de la lutte tribale et raciale entre les Musulmans. Et ce fut d’autant plus grave que ‘Omar lui-même s’est rendu compte, vers la fin de sa vie, du danger de son principe et a annoncé son souhait de revenir au principe égalitaire de la distribution des payes: « Si je vivais encore cette année, je traiterais les gens d’une façon égalitaire. Je ne favoriserais pas le Rouge au détriment du Noir, ni l’Arabe au détriment du non-Arabe. Je ferais comme le Messager et Abû Bakr ».

 

C’est-à-dire la façon dont ‘Omar a choisi six personnages de Quraych et les a présentés à la Umma islamique comme candidat à sa succession au Califat.

 

Ce choix a suscité chez beaucoup de dignitaires de Quraych ainsi qu’au sein de leurs clans et chez leurs partisans, des ambitions politiques – auxquelles ils n’auraient jamais songé en principe – ayant constaté que les candidats désignés par ‘Omar n’avaient aucune qualité qui fût supérieure aux leurs, et que ces candidats leur étaient même inférieurs en beaucoup de choses.

 

Ces ambitions se sont renforcées lorsque « l’Imâm ‘Alî, candidat de la majorité des Musulmans fut écarté du Califat au profit de ‘Othmân Ibn Affan, candidat de l’aristocratie de Quraych, à la suite du désistement de ‘Abdul Rahmân Ibn ‘Awf qui voulait par son retrait être en position de neutralité et désigner lui-même l’un des deux candidats en lice. Ainsi, il demanda à ‘Alî de prêter le serment, de suivre le Livre de Dieu, la Sunna du Messager et l’action de ‘Omar et d’Abû Bakr. ‘Alî a répondu: « non, … mais j’essaierai de le faire selon ma force et ma capacité ».

 

Lorsqu’il a demandé à ‘Othmân la même chose, ce dernier a répondu favorablement sur-le-champ et il fut désigné comme calife ».

 

L’Imâm ‘Alî a exprimé son mécontentement de ce résultat de la façon suivante: « Je m’y résigne tant que les intérêts des Musulmans sont préservés et que l’injustice ne touche que moi ».

 

Le Choura aura pour conséquence la formation de partis et de blocs fondés sur les allégeances individuelles de ceux qui avaient des ambitions personnelles pour accéder au pouvoir et qui ont exploité, pour ce faire, les motifs des plaintes et des mécontentements exprimés contre ‘Othmân, sa clique et ses gouverneurs, ainsi que d’autres aspects financiers, administratifs et sociaux. Cet état des choses ne tarda pas à déclencher la révolution et à conduire à l’assassinat de ‘Othmân.

 

L’ATTITUDE DE L’IMAM ‘ALI FACE A L’insurrection CONTRE ‘OTHMAN

 

Lorsque l’on retrace les événements de la révolution et son acheminement jusqu’à l’assassinat du Calife ‘Othmân, on se rend compte que le peuple en révolte n’était ni insensé ni myope. Il a essayé à plusieurs reprises, à travers ses représentants, de prendre contact avec le pouvoir pour attirer l’attention de ‘Othmân sur la mauvaise conduite du régime. Des délégations venaient, des différents coins de la nation, à Médine, pour remettre à ‘Othmân leurs revendications et lui exprimer leurs désirs. Mais leurs efforts étaient toujours vains, car souvent repoussés ou mal reçus. Mais c’est l’arrivée de la délégation égyptienne qui fera exploser la situation.

 

En effet, dès que cette délégation eut quitté Médine, les autorités supérieures ont envoyé au gouverneur d’Egypte des instructions pour en arrêter les membres.

 

Ceux-ci ont appris la nouvelle et sont revenus à Médine, renouvelant leurs revendications avec violence et plus de fermeté, dans une atmosphère de protestation et de colère. Leurs revendications comprenaient ce qui suit:

 

1- Appliquer le principe de la distribution égalitaire des payes, tel qu’il a été appliqué par le Prophète (P) et mettre fin à la politique de favoritisme, inaugurée par ‘Omar et encore en vigueur sous ‘Othmân.

 

2- épurer l’appareil gouvernemental, notamment, de Marwân Ibn al-Hakam et sa clique influente qui exploitait et conduisait le pouvoir.

 

3- S’opposer fermement aux convoitises de Quraych et à sa mainmise sur les richesses et les postes-clés, et y mettre fin.

 

4- Empêcher les émirs d’humilier les fidèles et de bafouer leur dignité, comme ils l’ont fait avec Abû Tharr, lorsqu’il les a défiés et leur a reproché leur conduite déviée.

 

5- Limiter les pouvoirs des gouverneurs et des émirs en ce qui concerne les dépenses incontrôlées des biens publics et de Kharaj.

 

Ces revendications sont parvenues à ‘Othmân. Mais celui-ci les a complètement ignorées, laissant la situation s’aggraver. L’Imâm ‘Alî en a craint les conséquences. Il a pris l’initiative de rencontrer d’urgence ‘Othmân et lui a dit:

 

« Les gens sont derrière moi. Ils m’ont parlé de toi. Je ne sais pas quoi te dire. Je ne t’apprends rien que tu ignores, ni ne t’indique rien que tu ne connais. Par Dieu, tu ne peux ni rendre la vue à quelqu’un qui est atteint de cécité, ni apprendre quoi que ce soit à un ignorant. La voie est claire et évidente »,

 

et d’ajouter:

 

« Mu’awiya fait sans toi ce qu’il veut – et tu le sais. Il dit aux gens qu’il agit sur l’ordre de ‘Othmân. Lorsqu’on te l’apprend, tu ne lui reproches rien ».

 

‘Othmân écoutait parfois les conseils de l’Imâm et décidait de faire un peu de réforme. Mais il ne tardait pas à changer d’avis invoquant différents prétextes et n’arrêtait pas un choix définitif.

 

Voyant l’hésitation de ‘Othmân, l’Imâm lui dit:

 

« ‘Othmân ne veut pas qu’on lui donne des conseils! Il s’entoure d’une clique de tricheurs dont aucun n’a manqué de s’occuper d’un groupe de gens pour piller leur Kharaj et les humilier ».

 

‘Omar Ibn al-‘As ameutait publiquement les gens contre la politique de ‘Othmân, à tel point qu’il s’est décrit lui-même ainsi: « Je suis Abu ‘Abdullâh. Là où je trouve une plaie, je la rouvre. Même si je rencontre un berger, je le monte contre ‘Othmân ».

 

‘Ayshah, elle aussi, osait s’en prendre à ‘Othmân. Dans un discours, elle a brandi la chemise du Prophète (P) et s’écria à son adresse: « Avant même que la chemise du Prophète(P) soit usée, tu as fait tomber sa Sunna dans la désuétude ».

 

Quant à Talha et Zubair, ils sont allés jusqu’à aider les révoltés financièrement pour destituer ‘Othmân. Entre temps, les masses venues de toutes parts sont devenues plus révoltées que jamais, très galvanisées, agressives et coléreuses.

 

L’attitude de l’Imâm ‘Alî face à ces révoltés était celle d’un extincteur d’incendie. Il déployait tous ses efforts pour calmer leur colère.

 

‘Othmân s’est vu contraint de demander aux masses en révolte un délai de trois jours pour se réunir avec elles. Ce délai passé, les masses se sont rassemblées devant sa porte. Mais il n’est pas sorti lui-même à leur rencontre. Il a chargé Marwân de s’en occuper.

 

Celui-ci s’est adressé à elles par des mots insensés et un discours arrogant: « Qu’est-ce qu’il vous arrive de vous rassembler ainsi comme si vous étiez venus pour piller? Que les visages pâlissent! Pourquoi chacun s’est-il mis à chuchoter dans l’oreille de son voisin! Etes-vous venus pour confisquer notre propriété? Allez-vous-en. Par Dieu, si vous voulez nous défier, il vous arrivera ce qui ne vous plairait pas. Retournez chez vous. Par Dieu, avec ce que nous avons, nous ne serons jamais vaincus ».

 

Cette oraison minée était comme la mèche qui allumera le feu de la révolution. ‘Othmân envoya sur-le-champ un messager pour faire venir l’Imâm ‘Alî. Celui-ci refusa et dit: « Je lui avais dit que je n’y retournerai plus ».

 

Car il estima que Marwân était allé trop loin dans sa logique qui étonna les masses rassemblées, en parlant au nom du Calife et en formulant des propos pleins de sottises et de bêtises insupportables. Il estima que sa médiation n’avait pas de sens puisqu’elle était inutile. Il était convaincu que ‘Othmân serait obligé, sous la pression des masses, d’accepter leurs revendications de réforme et d’écarter Marwan et sa clique.

 

Mais rien de cela ne sera réalisé. Au contraire, tous les faits se sont transformés en indications claires de l’imminence de la révolution. Car la tragédie avait atteint son paroxysme. Et effectivement, la révolution eut lieu, conduisant à l’assassinat de ‘Othmân.

 

LA POSITION DE L’IMAM SUR SA DESIGNATION DE CALIFE

 

Après l’assassinat de ‘Othmân, les regards des révoltés se sont tournés vers l’Imâm ‘Alî, lui demandant d’assurer le Califat. Mais l’Imâm ‘Alî refusa, car il sentait qu’il n’avait pas la force de se charger du pouvoir et d’en subir les conséquences, notamment après avoir constaté le virage de la société islamique vers des écarts profonds dans les niveaux sociaux et économiques de ses membres, virage dû à la politique des gouverneurs de ‘Othmân, et aussi après avoir remarqué que les orientations et les concepts islamiques grandioses pour lesquels le Prophète (P) avait oeuvré durant toute sa vie, avaient perdu beaucoup de leur efficacité en ce qui concerne l’orientation des Musulmans, et avaient commencé à se dissiper après la disparition du Messager.

 

Pour pallier à cette corruption, il fallait donc que les gens puissent sentir qu’il y avait un régime sain qui les gouverne, afin qu’ils puissent retrouver leur confiance perdue en leurs gouvernants. Mais cela n’était ni facile, ni pour le lendemain. Car certaines classes naissantes ne l’apprécieraient guère, et seraient prêtes à s’opposer à tout programme de réforme et toute tentative d’épuration.

 

L’Imâm s’était rendu compte que la corruption vécue, pour être réformée, exigeait une action révolutionnaire qui touche les piliers de la société islamique sur le plan économique, social et politique.

 

De là le refus de l’Imâm de répondre favorablement, sur-le-champ, à la pression des masses et des Compagnons qui lui demandaient d’accepter le Califat. Il voulait, par ce refus, les mettre à l’épreuve pour savoir à quel point ils étaient disposés à supporter les mesures révolutionnaires qu’il leur imposerait et pour qu’ils ne disent pas, par la suite, lorsqu’ils auraient découvert les difficultés des conditions dans lesquelles ils devraient lutter contre la corruption dont ils se plaignaient – que l’Imâm les avait pris à l’improviste et avait exploité leur zèle.

 

C’est pourquoi l’Imâm ‘Alî leur a répondu tout d’abord: « Laissez-moi et cherchez-en un autre. Car nous avons affaire à un problème à multiples facettes. Sachez que si j’acceptais votre requête, j’appliquerais ce que je sais et n’écouterais ni les dires des radoteurs ni le blâme des censeurs. Mais si vous renonciez à votre requête, je serais l’un de vous, et peut-être obéirais-je à celui que vous auriez élu et l’écouterais mieux que quiconque d’entre vous. Je vous servirais comme vizir mieux que comme émir ».

 

Mais les gens ayant insisté pour qu’il se charge du califat, il finit par céder.

 

L’IMAM ‘ALI AU POUVOIR

 

L’Imâm a accédé au pouvoir dans une société qui avait hérité la corruption. Beaucoup de problèmes complexes l’attendaient sur tous les plans. Il a ainsi annoncé la nouvelle politique révolutionnaire qu’il a décidé de suivre en vue de réaliser les objectifs pour lesquels il avait accepté le Califat.

 

Sa politique révolutionnaire concernait trois domaines:

 

  1. Le domaine juridique;

 

  1. Le domaine financier;

 

  1. Le domaine administratif.

 

Malheureusement, beaucoup de soupçons ont été soulevés et bien des opinions hâtives ont été émises à propos de la politique et des nombreuses réformes de l’Imâm ‘Alî.

 

Ces jugements erronés étaient d’autant plus répandus, qu’ils sont rapportés couramment dans les livres d’histoire, et devenus pour les lecteurs des évidences indiscutables ne nécessitant aucune démonstration. Cela vaut surtout pour sa politique administrative autour de laquelle on a formulé beaucoup d’opinions inexactes.

 

C’est ce dont nous essaierons de traiter en détail et d’une façon analytique profonde, après avoir abordé hâtivement et en passage les domaines juridique et financier.

 

1- LE DOMAINE JURIDIQUE

 

Dans ce domaine, les réformes de l’Imâm ont porté sur l’abolition du principe du favoritisme dans la distribution des payes et son remplacement par le principe de l’égalité entre tous les musulmans, tant dans les devoirs que dans les droits.

 

L’Imâm ‘Alî disait: « Je chéris le faible jusqu’à ce que je lui obtienne justice, et poursuit le fort jusqu’à ce que je lui arrache ce qu’il doit ».

 

2 – LE DOMAINE FISCAL

 

Dans ce domaine l’Imâm ‘Alî a centré son attention sur deux questions importantes:

 

  1. a) Les fortunes illégalement amassées sous ‘Othmân;

 

  1. b) Le mode de distribution préférentiel des payes.

 

L’Imâm a, en effet, confisqué toutes les propriétés foncières que ‘Othmân avait concédées, ainsi que tous les biens considérables qu’il avait offerts à l’aristocratie. Il a annoncé sa politique de distribution des biens, en ces termes:

 

« O gens! Je suis l’un de vous. J’ai les mêmes droits et les mêmes devoirs que vous. Je vous conduis sur la voie de votre Prophète (P), et j’applique sur vous ce qu’il a ordonné. C’est pourquoi toute propriété concédée par ‘Othmân et tout bien donné par lui, doivent être restitués à la Trésorerie. Car rien ne saurait abolir le bon droit (al-haq). Je reprendrais les biens appartenant au Trésor public, même s’ils ont été dépensés pour un mariage ou pour la possession de servantes, ou même s’ils étaient dispersés dans différents pays. La justice est large. Celui qui ne supporte pas le bon droit, pourra encore moins supporter l’injustice ».

 

Peut-être les dirigeants de la classe des riches ont-il, voulu monnayer leur obéissance à l’Imâm contre son acceptation de passer l’éponge sur ce qu’ils avaient obtenu auparavant. C’est pourquoi, ils ont délégué auprès de lui al-Walîd Ibn ‘Oqaba Ibn al-Muït, lequel a dit à l’Imâm:

 

« O Abû al-Hassan! Tu nous as tous molestés alors que nous sommes tes frères et tes homologues des Bani Abd Munâf. Nous te prêtons serment d’allégeance aujourd’hui, à condition d’oublier les biens que nous avons obtenus sous ‘Othmân, et de tuer ses assassins. Mais si nous sommes acculés à te craindre, nous te laisserons et nous rejoindrons Damas ».

 

L’Imâm ‘Alî leur a répondu très clairement qu’il était déterminé à poursuivre l’application de la réforme qu’il avait entreprise:

 

« Quant à ce bien public, personne n’y a de privilège. Dieu l’a déjà alloué. C’est le bien de Dieu, et vous! Vous êtes les serviteurs musulmans de Dieu. Nous avons comme juge, le Livre de Dieu que nous avons admis et auquel nous nous sommes convertis, et la Sunna de notre Prophète (P). Celui qui n’est pas content, qu’il aille faire ce qu’il veut ».

 

3- LE DOMAINE ADMINISTRATIF

 

L’Imâm ‘Alî a inauguré sa politique administrative par deux actions:

 

1)- La destitution des gouverneurs des provinces nommés par ‘Othmân. Il s’en est expliqué ainsi:

 

« … mon regret est grand de voir cette Umma dirigée par ses impudents et ses débauchés qui accaparent pour eux les biens de Dieu; qui asservissent les serviteurs de Dieu; qui font la guerre aux bons fidèles; qui choisissent le parti des scélérats. Il y a parmi eux quelqu’un qui a bu devant vous ce qui est prohibé et qui fut fouetté pour cela selon code pénal islamique; et d’autres qui ne s’étaient convertis à l’Islam qu’après avoir été payés ».

 

‘Othmân s’était rapproché, en effet, de ceux qui avaient été éloignés ou bannis par le Prophète (P). Ainsi, il a fait revenir à Médine, son oncle al-Hakam Ibn ‘Umayya que le Prophète (P) avait chassé et que l’on avait surnommé, de ce fait, « le rejeté du Messager de Dieu ». Il a aussi donné refuge à ‘Abdullâh Ben Sa’ad Ben Abî Sarh qui avait été condamné à mort par le Prophète (P).

 

Puis il l’a nommé Gouverneur d’Egypte comme il a nommé ‘Abdullâh Ben ‘Omayr Gouverneur de Basrah. Ce dernier a provoqué dans sa province des troubles qui ont suscité la colère des fidèles contre lui et ‘Othmân.

 

2)- Leur remplacement par des gouverneurs connus pour leur religiosité, leur pureté et leur fermeté. Ce qui justifiait cette mesure, c’est le fait que l’Imâm ‘Alî avait constaté que l’essentiel des plaintes formulées par les Musulmans concernait les émirs et les gouverneurs. Il estima donc que leur remplacement s’imposait. A leur place, il a nommé ‘Othmân Ben Hanif, Sahl Ibn Hanîf, Qaïs Ben Sa’ad Ben ‘Abâdah et Abî Moussa al-Ach’ari, respectivement Gouverneur de Basrah, Damas, Egypte et Kûfa, les plus grandes provinces de l’Etat islamique de l’époque.

 

L’Imâm ‘Alî était d’autant plus déterminé à mener à son terme cette réforme administrative, qu’il avait récusé le conseil de beaucoup de personnes – dont al-Mughîrah Ben Cho’bah – de reconduire le mandat des Gouverneurs nommés sous le Califat de ‘Othmân. Lorsque Talha et al-Zubair lui ont demandé de les nommer respectivement Gouverneurs de Kûfa et de Basrah, l’Imâm refusa leur requête avec courtoisie.

 

Ce refus les a poussés à exercer des pressions diverses sur l’Imâm. Ils n’ont pas hésité à mettre en doute sa direction, à revenir sur leur serment d’allégeance, à l’accuser publiquement d’être derrière l’assassinat de ‘Othmân (oubliant qu’ils avaient eux-mêmes poussé les gens à se révolter contre lui) et même à revendiquer le retour au Choura pour que les Musulmans désignent eux-mêmes un Calife. Ils sont allés jusqu’à prétendre qu’ils avaient prêté serment d’allégeance à ‘Alî sous la contrainte et que de ce fait leur serment n’était pas légal.

 

La décision de l’Imâm d’écarter Talha et al-Zubair, respectivement de la contrée de Basora et de celle de Kûfa – décision considérée par beaucoup comme un signe de myopie politique – apparaît très adéquate lorsqu’on se rend compte que l’Imâm, en agissant ainsi, a choisi la moins risquée des quatre solutions qui se présentaient à lui:

 

– La première solution: C’était de les nommer respectivement gouverneurs de Basrah et de Kûfa, comme le recommandait ‘Abdullah Ibn ‘Abbas. L’Imâm a refusé une telle nomination parce qu’il savait que dans ces deux villes, Talha et al-Zubair pouvaient trouver les hommes et l’argent dont ils se serviraient pour attirer les insensés, moyennant profit, plonger les faibles dans le malheur et vaincre les forts par le pouvoir, ce qui leur permettrait de devenir plus forts qu’ils ne l’auraient été s’ils n’étaient pas gouverneurs et se retourner, grâce à cette force, contre l’Imâm.

 

– La deuxième solution: C’était de manoeuvrer en vue de provoquer une brouille entre Talha et al-Zubair pour les séparer et les empêcher d’entreprendre une action commune contre l’Imâm. Pour ce faire, celui-ci aurait dû se montrer généreux envers l’un et hostile envers l’autre. Mais par cette manoeuvre, il risquerait de voir le premier se retourner contre lui quand les circonstances le lui permettraient, le second fuir, là où il trouverait des avantages, c’est-à-dire à Damas, pour monnayer son appui à Mu’awiya – comme l’avaient fait beaucoup d’autres – ou rester à Médine en gardant contre l’Imâm une rancune dissimulée.

 

– La troisième solution: C’était de leur refuser la permission de quitter Médine pour la Mecque qui leur a servi de point de départ vers Basrah d’où ils ont organisé une razzia contre l’Imâm. Car celui-ci avait en effet deviné leur malveillance lorsqu’ils lui avaient demandé l’autorisation d’aller à la Mecque pour faire le pèlerinage, puisqu’il leur a dit, tout en leur donnant satisfaction: « Ce n’est pas le pèlerinage qui vous meut, mais la trahison ».

 

Mais si l’Imâm les avait emprisonnés sans avoir une preuve tangible de leur malveillance, il aurait suscité du moins la sympathie des gens envers eux, sinon des soupçons, chez ses propres partisans, sur sa politique à leur égard.

 

Parmi les griefs injustifiables formulés contre sa politique administrative, c’est surtout le fait d’avoir démis Mu’awiya de sa fonction de gouverneur de Damas, et d’avoir accepté lors de sa guerre contre lui, à Saffine, le recours à l’arbitrage.

 

Or, on sait que l’Imâm ‘Alî n’a accepté le recours à l’arbitrage que lorsqu’il a constaté que ses soldats commençaient à bouder la guerre, et à être déchirés par des désaccords qui risquaient de provoquer une confrontation armée entre les partisans et les adversaires de l’arbitrage. Ils sont allés jusqu’à menacer de tuer l’Imâm comme on avait assassiné ‘Othmân. Ils ont insisté pour que l’Imâm rappelle al-Achtar al-Nakhaï qui poursuivait vaillamment ses ennemis sur-le-champ de bataille dans l’espoir d’une victoire prochaine.

 

Quant aux historiens qui ont donné raison à l’Imâm pour son acceptation de l’arbitrage, mais tout en lui reprochant d’avoir accepté de se faire représenter par Abî Moussa al-Ach’ari, alors qu’il savait que celui-ci était faible et hésitant, ils oublient tout simplement que la personnalité de son représentant lui fut imposée, tout comme était imposé l’arbitrage et que le résultat aurait été le même – quelque fût son représentant – al-Ach’ari, al-Achtar ou Ibn ‘Abbas. Car dans tous les cas Amr Ibn al-‘As ne se serait jamais prononcé contre Mu’awiya ni pour le Califat de ‘Alî.

 

Et si l’on admet, comme certains avaient tendance à le croire, que Ibn ‘Abbas ou al-Achtar eussent pu influencer Ibn al-‘As ou l’amener à prendre parti pour ‘Alî, Mu’awiya n’aurait jamais cédé ni désarmé, puisqu’il était entouré de partisans et d’arrivistes avides qui auraient mal pris, tout comme lui, une solution aussi défavorable.

 

Par conséquent, les détracteurs de l’Imâm ne peuvent faire valoir une solution meilleure que celle à laquelle il fut acculé et qu’il a choisie à contre-coeur, peu importe qu’il fût contraint à cette solution tout en en connaissant le défaut, ou tout simplement parce qu’il savait qu’il aurait eu le même résultat s’il en avait choisi une autre parmi celles qui se présentaient à lui.

 

Quant à la destitution de Mu’awiya par l’Imâm ‘Alî, elle a capté l’attention des historiens et occupé une place de choix dans leurs livres. Pour eux, « Mu’awiya est une nécessité fatale dans l’histoire arabe, puisqu’il constitue une des étapes de l’édification de l’Etat et de son enracinement, et que c’est un homme d’Etat et un homme politique ingénieux qui a suivi une politique réaliste très habile en comparaison avec la politique noyée dans l’idéalisme moral choisie par son adversaire, l’Imâm ‘Alî ».

 

Maintenant on peut poser la question de savoir si l’Imâm ‘Alî pouvait se permettre de reconduire Mu’awiya dans ses fonctions à Damas, et si une telle décision eut été adéquate?

 

‘Abbas Mahmoud al-Aqqad répond que « l’Imâm ne pouvait reconduire le mandat de Mu’awiya pour deux raisons. D’une part, parce qu’il avait lui-même conseillé à ‘Othmân à plusieurs reprises de le destituer. Et d’autre part, la présence de Mu’awiya ainsi que d’autres exploiteurs comme lui dans l’entourage de ‘Othmân, constituait le principal grief formulé contre le précédent gouvernement. Si l’Imâm avait reconduit Mu’awiya, quelle aurait été la réaction de ses partisans?! Et celle des Musulmans en général?! »

 

Même si l’on supposait qu’il avait pu changer d’opinion sur Mu’awiya, comment aurait-il pu négliger l’opinion des révoltés qui lui avaient prêté serment d’allégeance et l’avaient choisi comme Calife pour qu’il changeât la situation et le régime de ‘Othmân, en le remplaçant par un régime nouveau?! Et même si l’on admettait que l’Imâm avait réussi, par une ruse quelconque, à renouveler le mandat de Mu’awiya, une telle solution aurait-elle été la voie la plus sûre pour avoir la paix?!

 

Non, probablement pas. Car les comportements de Mu’awiya montraient clairement qu’il n’était pas homme à se contenter de sa fonction de gouverneur de Damas tout au long de sa vie. Dans cette Province, en effet, il agissait comme s’il voulait fonder son propre Etat et le garder pour ses descendants. Il s’était entouré de princes, avait acheté des partisans, s’était doté d’une force et d’une fortune afin de pouvoir tenir en attendant la première occasion qui lui permettrait de parvenir à ses fins. Or, quelle occasion inespérée que celle de l’assassinat de ‘Othmân! Il l’a justement saisie et prétextée pour crier et réclamer vengeance.

 

Quant aux succès de sa politique, ils ne sont dus ni à son habileté dans les manoeuvres et les ruses, ni à son recours à tous les moyens fourbes au niveau desquels l’Imâm ‘Alî était à cent lieues de s’abaisser, mais aux différences de nature dans l’attitude de chacun des deux hommes, ainsi qu’aux circonstances sociales favorables à Mu’awiya.